|
Le dernier poème
J'ai rêvé tellement fort de toi, J'ai tellement marché, tellement parlé, Tellement aimé ton ombre, Qu'il ne me reste plus rien de toi, Il me reste d'être l'ombre parmi les ombres D'être cent fois plus ombre que l'ombre D'être l'ombre qui viendra et reviendra dans ta vie ensoleillée.
Robert Desnos Domaine public, 1953
Notre paire
Notre paire quiète, ô yeux ! que votre "non" soit sang (t'y fier ?) que votre araignée rie, que votre vol honteux soit fête (au fait) sur la terre (commotion).
Donnez-nous, aux joues réduites, notre pain quotidien. Part, donnez-nous, de nos oeufs foncés, comme nous part donnons à ceux qui nous ont offensés. Nounou laissez-nous succomber à la tentation et d'aile ivrez-nous du mal.
Robert Desnos Corps et biens, 1930
À la mystérieuse
J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité. Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant et de baiser sur cette bouche la naissance de la voix qui m'est chère? J'ai tant rêvé de toi que mes bras habitués en étreignant ton ombre à se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas au contour de ton corps, peut-être. Et que, devant l'apparence réelle de ce qui me hante et me gouverne depuis des jours et des années, je deviendrais une ombre sans doute. O balances sentimentales. J'ai tant rêvé de toi qu'il n'est plus temps sans doute que je m'éveille. Je dors debout, le corps exposé à toutes les apparences de la vie et de l'amour et toi, la seule qui compte aujourd' hui pour moi, je pourrais moins toucher ton front et tes lèvres que les premières lèvres et le premier front venu. J'ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme qu'il ne me reste plus peut-être, et pourtant, qu'à être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent fois que l'ombre qui se promène et se promènera allégrement sur le cadran solaire de ta vie.
La furtive
La furtive s'assoit dans les hautes herbes pour se reposer d'une course épuisante à travers une campagne déserte. Poursuivie, traquée, espionnée, dénoncée, vendue. Hors de toute loi, hors de toute atteinte. A la même heure s'abattent les cartes Et un homme dit à un autre homme : "A demain." Demain, il sera mort ou parti loin de là. A l'heure où tremblent les rideaux blancs sur la nuit profonde, Où le lit bouleversé des montagnes béant vers son hôtesse disparue Attend quelque géante d'au-delà de l'horizon, S'assoit la furtive, s'endort la furtive Dans un coin de cette page. Craignez qu'elle ne s'éveille, Plus affolée qu'un oiseau se heurtant aux meubles et aux murs. Craignez qu'elle ne meure chez vous, Craignez qu'elle s'en aille, toutes vitres brisées, Craignez qu'elle ne se cache dans un angle obscur, Craignez de réveiller la furtive endormie.
Page d'accueil | Autres pages
|
|