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Clair de lune intellectuel
Ma pensée est couleur de lumières lointaines, Du fond de quelque crypte aux vagues profondeurs, Elle a l'éclat parfois des subtiles verdeurs D'un golfe où le soleil abaisse ses antennes.
En un jardin sonore, au soupir des fontaines, Elle a vécu dans les soirs doux, dans les odeurs; Ma pensée est couleur de lumières lointaines, Du fond de quelque crypte aux vagues profondeurs.
Elle court à jamais les blanches prétentaines, Au pays angélique où montent ses ardeurs, Et, loin de la matière et des brutes laideurs, Elle rêve l'essor aux célestes Athènes.
Ma pensée est couleur de lunes d'or lointaines.
Émile Nelligan Poésies complètes, Fides 1952
Mon âme
Mon âme a la candeur d'une chose étoilée, D'une neige de février... Ah! retournons au seuil de l'Enfance en allée, Viens-t-en prier… Ma chère, joins tes doigts et pleure et rêve et prie, Comme tu faisais autrefois Lorsqu'en ma chambre, aux soirs, vers la Vierge fleurie Montait ta voix.
Ah! la fatalité d'être une âme candide En ce monde menteur, flétri, blasé, pervers, D'avoir une âme ainsi qu'une neige aux hivers Que jamais ne souilla la volupté sordide! D'avoir l'âme pareille à de la mousseline Que manie une soeur novice de couvent, Ou comme un luth empli des musiques du vent Qui chante et qui frémit le soir sur la colline! D'avoir une âme douce et mystiquement tendre Et cependant, toujours, de tous les maux souffrir Dans le regret de vivre et l'effroi de mourir, Et d'espérer, de croire... et de toujours attendre !
Émile Nelligan Poésies complètes, Fides 1952
Le vaisseau d'Or
Ce fut un grand Vaisseau taillé dans l'or massif: Ses mâts touchaient l'azur, sur des mers inconnues; La Cyprine d'amour, cheveux épars, chairs nues S'étalait à sa proue, au soleil excessif.
Mais il vint une nuit frapper le grand écueil Dans l'Océan trompeur où chantait la Sirène, Et le naufrage horrible inclina sa carène Aux profondeurs du Gouffre, immuable cercueil.
Ce fut un Vaisseau d'Or, dont les flancs diaphanes Révélaient des trésors que les marins profanes, Dégoût, Haine et Névrose, entre eux ont disputés.
Que reste-t-il de lui dans la tempête brève? Qu'est devenu mon coeur, navire déserté? Hélas! Il a sombré dans l'abîme du Rêve!
Émile Nelligan Poésies complètes, Fides 1952
Sérénade triste
Comme des larmes d'or qui de mon coeur s'égouttent, Feuilles de mes bonheurs, vous tombez toutes, toutes.
Vous tombez au jardin de rêve où je m'en vais, Où je vais, les cheveux au vent des jours mauvais.
Vous tombez de l'intime arbre blanc, abattues Çà et là, n'importe où, dans l'allée aux statues.
Couleur des jours anciens, de mes robes d'enfant, Quand les grands vents d'automne ont sonné l'olifant.
Et vous tombez toujours, mêlant vos agonies, Vous tombez, mariant, pâles, vos harmonies.
Vous avez chu dans l'aube au sillon des chemins; Vous pleurez de mes yeux, vous tombez de mes mains.
Comme des larmes d'or qui de mon coeur s'égouttent, Dans mes vingt ans déserts vous tombez toutes, toutes.
Émile Nelligan Poésies complètes, Fides 1952
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