Document collectif réalisé par Jean Beaudoin, Marthe Boudreau, Gaétane Guillemette, Daniel Laliberté,
Anne-Marie Larose et Yves Rochette
Le
Regroupement des agentes et agents de pastorale laïques du
Diocèse de Québec

Sur le site, ce document est disponibles en deux sections.
1- La présentation de la page couverture, la table des matières, la préface et les deux premiers articles
2- Les quatre derniers articles et la conclusion
"C'était dans mon cœur comme un feu dévorant…"
(Jr 20,9)
L'Esprit reçu dans les sacrements…et ailleurs
Daniel Laliberté
Chacun sait que le fait de s'interroger sur les ministères dans l'Église catholique soulève bon nombre de questions. Parmi celles-ci, je vous propose la suivante : par quel mécanisme la hiérarchie ecclésiastique reconnaît-elle la façon dont Dieu intervient pour confier une mission à l'un ou à l'autre et, surtout, comment ratifie-t-elle cet appel de Dieu ?
Cette question, d'apparence bien théorique, est tout de même brûlante d'actualité car elle concerne bon nombre de personnes laïques qui, d'une façon ou d'une autre, ont décidé de conclure avec le Seigneur et avec l’Église une forme d'"alliance" en dédiant leurs énergies à l'annonce de la Parole. Évidemment, il est toujours risqué, quand on parle d'expériences nouvelles, de prendre des cas particuliers, le sien notamment, pour la règle générale. Néanmoins, permettez-moi ces quelques réflexions portant essentiellement sur la légitimité de l'intervention laïque et, plus spécifiquement, sur le "processus de légitimisation" de cette intervention…
Christologique, pneumatologique
Commençons par un peu de théorie… On peut découvrir, à travers les Écritures et la Tradition, deux façons de reconnaître et de ratifier la mission confiée par le Christ ; ces deux aspects ont malheureusement souvent été mis en opposition :
- celle selon laquelle le Christ, par ses sacrements et donc par l'intermédiaire de la hiérarchie ecclésiastique, imprime un caractère particulier qui habilite, de facto, à accomplir une mission. Il s'agit alors d'opérer un discernement pour percevoir ceux (et peut-être un jour celles) qui, dans le peuple de Dieu, pourraient être présentés à Dieu pour qu'Il dépose en eux cette grâce. Sans nier la grâce déjà présente, cette approche met l'accent sur la grâce "infusée" au moment de la réception du sacrement. Parce que cette approche part du Christ-Tête pour se manifester à travers la structure du Corps-Église, elle est appelée christocentrique.
- celle selon laquelle "l'Esprit souffle où il veut", dispensant ses grâces comme bon lui semble au cœur du peuple de Dieu. Selon cette conception, l'Église est invitée à reconnaître qu'une personne est animée par le souffle de l'Esprit pour remplir une mission confiée par Dieu et, en conséquence, à ratifier cette reconnaissance ; on parle alors d'une approche pneumatologique et l'accent porte davantage sur la reconnaissance d'un état plutôt que sur l'attribution d'un statut nouveau.
Évidemment, ces deux approches ne sont pas fondamentalement opposées l'une à l'autre : on ne peut subdiviser l'action de Dieu, comme si dans un cas c'était l'Esprit qui agissait et dans l'autre c'était le Christ. C'est plutôt dans les pratiques ecclésiales que l'accent est mis sur l'une ou sur l'autre.
Limites du principe sacramentel
Ne peut-on pas affirmer que l'ecclésiologie dominante, avec la théologie des ministères qui en découle, repose sur le principe sacramentel de l'Église, reflet de l'approche christocentrique ? Dans ces circonstances, on peut avoir l'impression qu'il n'existe que deux statuts dans l'Église : celui qui découle du baptême, qui confère à tout chrétien et à toute chrétienne une participation au sacerdoce du Christ, et celui qui découle du sacrement de l'Ordre, qui confère un sacerdoce de nature spécifique, une participation particulière au sacerdoce du Christ prêtre, prophète et pasteur.
Dans cette ecclésiologie, dans cette façon de considérer l'action de Dieu en vue de l'exercice du service ecclésial, tout repose donc sur la réception ou non de tel ou tel sacrement.
Ne faudrait-il pas élargir nos horizons et considérer que l'Esprit, présent de façon toute particulière dans les sacrements, ne s'y limite cependant pas ? On affirme avec raison, que la Confirmation (fin de l'initiation) est le déploiement des dons de l'Esprit pour œuvrer à la mission de l'Église. On admet donc que l'Esprit pousse à œuvrer de façon variée… Comment prétendre alors que les seules voies d'implication qui méritent une certaine "sanction ecclésiale" soient celles qui portent le sceau de l'ordination ? Autrement dit, la façon dont l'Église confère une mission, une fonction à quelqu'un doit-elle nécessairement être médiatisée par les sacrements, comme si c'était la seule façon dont le Christ se rendait présent ?
La Parole de Dieu elle-même n'est pas univoque quand elle parle de la façon dont sont réparties les fonctions au sein de la communauté chrétienne. Qu’on pense par exemple au passage de la première épître aux Corinthiens où Paul parle de la distribution des charismes, dons de l'Esprit en vue du bien de la communauté. Ces dons sont reconnus comme essentiels à la vie de l'Église et pourtant, dans ce message, il n'est nullement question d'ordination…
L'agente, l'agent laïque : entre baptême et ordination ?
On pourra être tenté de dire que, étant donné l'émergence des agentes et des agents laïques de pastorale, je cherche à enfoncer des portes ouvertes ! Mais justement, où se situent ces personne dans l'ecclésiologie actuelle ou, à tout le moins, dans son expression officielle ?
En général, je pense que l'agente ou l'agent laïque s'identifie dans une lecture plus pneumatologique de son expérience spirituelle et pastorale. Pour ma part, tout en considérant que ma nature de baptisé est au cœur de mon désir de suivre et de servir le Christ, je ne revendique nullement le droit d'occuper dans l'Église la même chaise que le ministre ordonné.
Cependant, j'ose affirmer que ma situation découle d'un appel de Dieu à servir l'Église, donc d'une vocation. J'ose croire que la compétence que l'on me reconnaît actuellement ne dépend pas seulement d'une formation professionnelle, mais consiste plus fondamentalement en la mise en œuvre de charismes conférés par l'Esprit et qui sont au cœur de ma vocation; ces talents sont ceux que Dieu m'a donnés à mettre au service de son Église et ce sont eux que ma formation et mon expérience ont permis de déployer davantage.
Et je pense que le mandat reçu de mon évêque, s'il n'équivaut nullement au caractère imprimé par l'onction sacerdotale ne se situe pas à un rang inférieur et, constitue lui aussi une reconnaissance, par le premier pasteur de mon diocèse, d'une compétence et d'une grâce qui m'habilitent à œuvrer à un titre particulier à la mission de l'Église.
Autrement dit, oui je suis un baptisé qui s'implique au nom de son baptême mais suite à l’invitation particulière de Dieu, j'ai fait des choix qui démontrent assez clairement mon désir de consacrer une large part de ma vie à la mission de l'Église. Ces choix correspondent d'une part, à des moments-clés de mon cheminement personnel où j'ai clairement dit "oui" au Seigneur ; d'autre part, ils supposent de faire confiance à l'Église pour assurer ma survie et celle de mes proches. À ce titre, c'est une forme assez évidente, à mon sens, de "consécration"…
Cet appel, ces charismes, cette grâce reconnue, prennent appui sur mon baptême, mais ils ne s'y réduisent pas… Si tel était le cas, le mandat pastoral pourrait être accordé à tout baptisé. Ne peut-on pas affirmer que notre évêque, en émettant des mandats à des agentes et à des agents de pastorale, considère lui-même un autre principe que le principe sacramentel, christocentrique ? Entre sacerdoce baptismal et sacerdoce ministériel, on peut constater l’existence d’un statut qui, bien que non sanctionné sacramentellement, fait des pasteurs laïques des personnes reconnues pour leur consécration au service de l'Église.
À mon sens, nous, agentes et agents laïques, n'agissons alors pas selon un mode de suppléance, ni non plus de participation au sacerdoce ministériel. Nous oeuvrons en fonction de notre statut laïque, mais selon des modalités plus spécifiques que celles présentées dans Christifideles laici : nous ne faisons pas que sanctifier le temporel (ce qui est la tâche principale confiée dans cette encyclique à tout baptisé), nous assumons une part de la charge pastorale de l’évêque. Et cette part n'est nullement usurpée : elle découle de l'appel que l’Esprit de Dieu nous a adressé, des charismes que, ce faisant, Il nous a confiés et de la reconnaissance de cet appel et de ces charismes par l'évêque.
Une voix qui crie (bien souvent) dans le désert…
Les réflexions qui suivent partiront du point de vue de l'animateur de pastorale régionale (et un peu diocésaine…). Mais peut-être que bien des personnes intervenant en paroisse se reconnaîtront dans ce point de vue. Je n'ai pas perçu, au fil des quatre années passées au sein des Services diocésains, qu'à cet échelon de la structure ecclésiale la distinction entre ordonnés et non-ordonnés joue un rôle prépondérant dans les relations de travail et donc dans la réflexion sur les différents enjeux pastoraux. Tant à l'ODCC que dans l'équipe régionale au sein de laquelle je travaille maintenant, le sentiment d'agir avec des partenaires égaux prévaut, et ce même avec un patron portant le titre de "vicaire épiscopal". Par contre, je suis conscient que cela tient énormément à la bonne volonté des personnes en place… Précaire !
La relation avec les intervenants paroissiaux me semble d'un tout autre ordre. En paroisse, c'est le curé qui mène, et j'ai très souvent eu l'impression que toute proposition venant de moi, comme laïque, ne serait recevable que dans la mesure de l'approbation du curé. Dans l'ecclésiologie actuelle, il est le premier responsable de son "troupeau"… Pourtant, combien de fois ai-je entendu des laïques réagir positivement à telle proposition liturgique ou à telle réflexion sur l'initiation chrétienne, pour ensuite réaliser que tout cela tomberait à plat parce que le prêtre n'en voulait pas…
Je dois admettre que je ne sais pas si cela est dû à mon statut de laïque ou à mon statut de "diocésain" ou de "régional", mais dans un cas comme dans l'autre, il s'agit d'une conséquence de la main-mise d'un ordonné sur le vécu d'une paroisse, avec comme sentiment que mon rêve d'annoncer l'Évangile, de dire à quel point la vie en Christ a du sens se heurte à ces limites. Un ancien collègue de l'ODCC, actuellement curé, me confiait récemment qu'il réalisait maintenant qu'un curé en paroisse a une réelle capacité d'influencer, de changer les choses si lui le décide… tout simplement parce qu'il est curé. Pour qu'une personne laïque arrive à influencer à ce point les destinées d'une communauté chrétienne, elle devra faire preuve de charismes exceptionnels et d'un leadership impressionnant, simplement parce qu'elle n'est pas ordonnée…
Je me permets d'ajouter que cette situation est d'autant plus attristante que plusieurs de ces hommes, bien qu'ils aient déjà fait preuve d'un zèle apostolique remarquable, arrivent à un stade où ils hésitent à ouvrir de nouveaux chantiers, ayant bien souvent de la difficulté à saisir les enjeux et les défis auxquels fait face l'Église actuelle. Quand je pense aux chantiers de ré-évangélisation qu'il nous faudra ouvrir, aux parcours nouveaux d'initiation à la vie chrétienne, je suis emballé car j'y vois l'espace pour œuvrer là où le Seigneur m'a appelé, mais mon enthousiasme tend à décliner à chaque fois que des "monsieur le curé" veulent me ramener dans les bonnes vieilles ornières d'une pastorale bien cadrée et supposément sécurisante17…
… mais au désert se trouve le Buisson ardent !
Mon grand rêve, celui qui m'a guidé jusqu'à la faculté de théologie puis jusqu'en pastorale (après un séjour dans l'enseignement), c'est celui d'annoncer l'Évangile de façon articulée, de le présenter d'une manière qui tienne compte de la situation de l'homme et de la femme modernes.
Force m'est d'avouer que les tribunes pour proclamer ce message sont rares, peut-être davantage au plan régional. Cette frustration touche directement la mise en œuvre de mes charismes personnels, dans le contexte bien précis d'un emploi et de préoccupations financières. C'est important puisque cela fait resurgir les questionnements liés à une approche pneumatologique. En effet, quand l'Église confère l'ordination à quelqu'un, elle peut toujours lui dire par la suite : "C'est pour cela que je t'ai ordonné". Mais quand elle reconnaît des charismes déjà présents, n’affirme-t-elle pas, par là, qu'elle a besoin de tel ou tel charisme, de telle ou telle compétence? Concrètement, que faire quand une personne a des compétences, se voit chargée d’un mandat très large, mais ne trouve que très peu de lieux d'insertion pour donner le meilleur d'elle-même ?
Ainsi, pour ma part, dans quelle mesure pourrais-je "changer de souliers" et créer moi-même les forums pour dire cette Bonne Nouvelle ? Quel en serait le prix ? Il semble bien que mes obligations financières et familiales m'interdisent ce choix… La question se pose alors : la structure diocésaine a-t-elle besoin de quelqu'un qui se préoccupe surtout d'éducation de la foi, de démarches initiatiques fructueuses et de célébrations sacramentelles signifiantes (cela dit sans aucune prétention) ? C'est là, direz-vous, question bien personnelle. Mais c'est peut-être la question de tous ceux et celles qui souhaiteraient sortir d'un certain fonctionnarisme pour contribuer à faire naître une Église nouvelle…
Qu'on ne s'y méprenne pas, je ne prétends pas que les agentes et les agents laïques doivent toutes et tous s'extraire des champs pastoraux dits traditionnels pour se lancer dans la nouveauté évangélique ! Ce qui est souhaitable c'est que, là où elles sont, ces personnes se sentent et se sachent autorisées à donner le meilleur de ce qu'elles ont à offrir à l'Église, même lorsque cela a quelque chose de bousculant… Il ne suffit pas que l'évêque ratifie les charismes par un mandat, il faut donner la chance à ces charismes de trouver leur expression!
Conclusion : accueillir le feu de l'Esprit
Bien sûr, une ecclésiologie qui laisse davantage souffler l'Esprit Saint ne changerait probablement rien à l'action de Dieu : Lui n'a que faire des catégories que nous créons, Il a déjà créé un certain nombre de brèches dans l'approche sacramentelle, christocentrique; notre existence, à nous agentes et agents laïques de pastorale, en est une preuve parmi bien d'autres.
Mais si nous osions changer notre regard sur la façon dont notre Dieu invite des hommes et des femmes à accomplir le service de la mission de son Église, c'est tout le monde qui respirerait mieux grâce à ce vent de l'Esprit. Quand elle a publié son Instruction sur quelques questions concernant la collaboration des fidèles laïcs au ministère des prêtres (de triste mémoire), Rome affirmait qu'il n'y avait dans ce texte rien de bien nouveau, qu'il s'agissait d'éléments déjà exposés ailleurs… Osons répondre avec respect mais fermeté que l'ecclésiologie pneumatologique, la théologie des vocations et des charismes, elle non plus n'est pas si neuve : c'est l'Évangile de la Pentecôte… Comme bien des collègues laïques oeuvrant en pastorale, je me sens habité par ce feu de Pentecôte… Comme j'aimerais sentir encore d’avantage que mon Église a besoin de moi, avec ce que j'ai à lui offrir, pour que le feu de l'Esprit se communique… Car si, comme le beau et touchant prophète Jérémie, je sens en moi un feu qui me pousserait à crier la Bonne Nouvelle, parfois ce qu'il me faudrait crier encore plus fort, c'est : " Laissez-moi la chance de la faire, cette proclamation! "…
Ce cri, qui l'entendra ?
Un ministère laïque : un appel particulier, une vocation
Gaétane Guillemette, ndps.
Peut-on parler de ministère sans parler de vocation ? Voilà une question fondamentale à se poser au moment où se vit, au sein de notre Église, l'émergence d'une nouvelle forme de présence ministérielle. Je ne pense pas que l'on puisse s’interroger sur la spécificité du ministère laïque sans que soit présente à notre esprit la spécificité de la vocation au ministère laïque. Ces deux composantes de la réalité ecclésiale semblent en effet indissociables dès que l'on veut parler de ministères au sein de l’Église communion. Bien que Vatican II ait refait le lien entre les vocations particulières et la vocation baptismale, il reste que " la doctrine sur la diversité des vocations est rarement assimilée " et envisagée pour promouvoir la vocation des laïques autrement que par la vocation à l’apostolat. Par ailleurs, les charismes et les fonctions dans l’Église sont l’œuvre de l’Esprit. Ces réalités de vie sont en évolution permanente et elles n’entrent pas volontiers dans nos analyses et dans nos catégories. Notre réflexion doit alors tenir compte de l’importance de travailler à bâtir une Église qui soit à responsabilité commune. C'est d'ailleurs dans ce contexte que nous sommes appelés à définir la vocation au ministère laïque dans l’Église.
La vocation et les diverses voies vocationnelles
La vocation est un appel lancé et reçu en vue d’une mission. Elle est un mystère de foi : c’est le Seigneur qui appelle et qui, le premier, pose son regard sur la personne. Cet acte d’amour créateur s’inscrit dans l’être et lui signifie qu’il est créé pour être et pour réaliser une mission unique pour laquelle personne d’autre n’a jamais été créée. Le rapport vocation/Parole de Dieu est essentiel. La parole par laquelle Dieu fait entendre son appel est une parole qui oriente l’existence de l’appelé, lui donne la force de répondre et l’éclaire sur le sens de sa vie. Dieu appelle à chaque instant de la vie et en ce sens, la vocation se précise progressivement dans l’intimité d’un dialogue entre le Seigneur qui ne cesse d’appeler et le croyant qui ne cesse de répondre, dans la mesure où celui-ci personnalise sa rencontre avec Dieu et prend davantage conscience du besoin qu’il a de ses frères et de ses sœurs.
Dieu appelle les femmes et les hommes à manifester son amour pour l’humanité et Il les envoie accomplir un service spécifique, suivant le don personnel déposé en chaque personne. Ceux et celles qui ont été faits fils et filles de Dieu le Père par le baptême, par Jésus dans l’Esprit, cheminent vers la conformité au Christ. Ils forment l’Église qui est l’ensemble des appelés par le Père, dans l’Esprit, dans la communion au Christ (cf. LG 4,9). Tout chrétien dans l’Église occupe donc une place importante et remplit un rôle essentiel grâce au don particulier reçu de l’Esprit (cf 1 Co 12). Ce don de l’Esprit Saint, dit "charisme", est ce qui distingue, ce qui rend personnelle et unique la vocation fondamentale commune à toutes et à tous. L’expression des charismes donne alors naissance à diverses vocations spécifiques.
Toute vocation particulière se greffe sur la vocation baptismale et de ce tronc commun s’épanouissent une multitude de voies d’engagement. Par rapport à l'édification même de la communauté chrétienne, nous distinguons des vocations constitutives du peuple de Dieu et des vocations de témoins. Les vocations constitutives du peuple de Dieu appartiennent à la structure de l’Église et ce sont les vocations aux ministères ecclésiaux. Les vocations de témoins n’appartiennent pas à la structure de l’Église. Elles s’expriment de diverses manières pour réaliser la conformité au Christ dans des conditions de vie stables, visibles et reconnues, comme le mariage chrétien, la consécration dans la vie religieuse, dans les instituts séculiers, etc. Ces deux modes de réalisation de la vocation chrétienne peuvent se combiner de différentes façons et ils sont interdépendants. À l’intérieur de ces catégories, les diverses vocations expriment une facette de l’infinie richesse du Christ. Et pour cela, toute vocation spécifique est limitée et a besoin de toutes les autres. Cette distinction des vocations spécifiques fondamentales de l’Église donne une place particulière aux laïques.
Une vocation laïque au ministère
L’engagement dans un ministère laïque reconnu dépasse la dimension de la tâche, englobe tout le vécu chrétien et s’inscrit dans une vocation spécifique. Comme pour les disciples du Christ, les agentes et les agents de pastorale sont appelés à "faire question" dans le monde et à signifier la communication entre les personnes, le partage des responsabilités et la solidarité qui s’établit dans la mission de l’Église. Cet appel et cette responsabilité " nul ne se l’arroge ", comme dit Saint-Paul. Les laïques en responsabilité pastorale participent à cette attitude spirituelle du Christ : " Père, voici que je viens pour faire ta volonté " (Lc 22,42). De par leur ministère, les laïques en responsabilité pastorale ont conscience qu’ils sont porteurs de quelque chose de plus grand que soi. Le sens de ce qu’ils font, de ce qu’ils disent ne se réduit pas à la valeur de leur témoignage. " Investis d’une mission qui [les] dépasse, porteurs de ce qui vient du Christ qui est Lumière, Salut, Royaume, [ils] sont porteurs de ce qui vient de l’Église, de la richesse de son témoignage et de son expérience au plan de la prière et de la charité ".
La vocation est cet appel de Dieu en vue d’une mission. La mission des laïques dans un ministère pastoral se concrétise dans une fonction qui engage sur les plans de l’agir et de l’être. Leur ministère les lie à l’Église et à sa mission. Puisque leur ministère les habilite à agir au nom de l’Église, cette habilitation n’est pas seulement une réalité extérieure. " Elle a une traduction intérieure. Elle devient "habitation". Elle se reconnaît à ce signe : qui est la conscience d'être toujours habité par le souci de l'Église, une volonté toujours disponible, toujours génératrice d'initiatives et d'engagements, un cœur toujours inquiet de la mission, une prière toujours affectée d'une dimension d'Église ". En ce sens, le discernement et l'orientation d'une vocation laïque au ministère demandent de considérer certains aspects importants.
Au cœur de l'expérience humaine, la vocation au ministère laïque apparaît comme un mouvement qui se dévoile par la vie et qui est celui-là même de l'Incarnation de Dieu en
Jésus Christ. Elle apparaît comme une vocation au cœur de la foi et elle fait marcher comme Abraham qui, " par la foi, partit ne sachant où il allait " (Hé 11,8). Dans cette recherche vocationnelle, les laïques en responsabilité pastorale ressemblent à des voyageurs qui n'ont pas de paysage fixe et qui se trouvent en position constante de détachement. L'appel à s'engager dans un ministère laïque exige une profession de foi et d'amour jointe à des aptitudes qui ne sont pas données à toutes et à tous. L'accès au ministère inclut des dons et des charismes particuliers, dont plusieurs d'entre eux sont de l'ordre de la grâce. Cette vocation lie la personne au Christ et la marque dans son être et dans sa vie. En ce sens, ministère et vocation sont intimement reliés, dans le don de l'Esprit, à l'intérieur d'un engagement de la personne en vue d'un service destiné au bien de la communauté chrétienne.
La vocation au ministère est un événement ecclésial. La personne laïque engagée dans un service pastoral ne peut reconnaître un véritable appel et discerner le sens à donner à sa vie sans le reflet de la communauté chrétienne qui devient le lieu, l'instrument et le signe des appels de Dieu. " Il ne s'agit pas d'un simple appel extérieur, mais d'un engagement de toute une Église dans ses membres, comme dans ses chefs ". La vocation au ministère est liée à l'appel de l'Église pour la mission. Cet appel suppose un donné personnel et un donné ecclésial. Puisque le ministère a été institué dans l'Église et pour l'Église, cet appel naît du Christ par le geste de son Église (Éph 4,7-16). " Cette vocation au sens biblique et ecclésial du terme est constituée par une action multiforme inspirée par Dieu, où interfèrent l'histoire d'une personne et l'action d'une communauté […]. Ainsi, ce qui détermine la vocation du laïque à un ministère, c'est la mission de l'Église ". L'Église étant à la fois appel et réponse, en elle se réalise l'engagement à la suite du Christ dans des voies que l'Esprit fait naître en son sein. Aussi est-elle appelée à reconnaître et à accueillir la nouveauté de l'Esprit dans l'éclosion de vocations à un ministère laïque.
En conclusion, la personne laïque appelée à s'engager dans un ministère au service de la communauté porte en elle une double dimension, celle de sa solidarité avec le monde et celle avec l'institution ecclésiale. Par cette double appartenance, le ministère laïque revêt un caractère inédit pour l'Église et le monde de notre temps. Cette vocation présente un aspect prophétique de l'appel lancé par Vatican II pour la réalisation de l'Église communion, de l'Église Peuple de Dieu. Ainsi, identifier de nouveaux ministères signifie reconnaître la vocation particulière donnée à des laïques pour un ministère d'Église en vue de la croissance et de l'unité du Corps mystique.
Naître à notre place
Jean Beaudoin
C'est à partir du travail sur le terrain comme agent de pastorale oeuvrant en paroisse que je me suis interrogé sur notre mission en tant que chrétien et baptisé dans l'Église. Bien que le message de l'Évangile porté par l'Église me fasse vivre, qu'il donne sens à ma vie et m'apporte de l'espérance pour le monde de notre temps, j'ai de la difficulté à concilier le message de salut du Christ que nous sommes invités à offrir au monde avec une certaine disqualification des laïques dans la structure ministérielle.
Interpellée par le travail d'une agente de pastorale en paroisse, une jeune fille de dix- huit ans veut un jour exercer ce ministère. Témoin du travail de ce ministre dans sa communauté chrétienne, un feu s'allume en elle pour cette vocation particulière. Elle est saisie par le désir de vivre cette vocation en l'Église. Aussi, décide-t-elle de devenir une agente de pastorale. Mais un jour, cette jeune femme sera confrontée à la problématique de l'émergence de cette nouvelle présence ministérielle.
Il est intéressant de constater qu’une jeune puisse se sentir interpellée par le travail en pastorale. Cette interpellation n'est pas banale. Si le travail d'une agente ou d'un agent de pastorale réussit à intéresser des jeunes, c'est peut-être parce qu'il y a là un signe de l'Esprit Saint. Ce ministère peut donc susciter des vocations pour notre Église. Mais au fait, est-ce qu'il y a une vocation d'agente ou d'agent de pastorale ? La théologie de l'Église ne s'est pas encore tellement penchée sur la question. Mais selon notre expérience, nous croyons qu'avec l'émergence de cette nouvelle présence ministérielle dans l'Église, se dessine une nouvelle forme de vocation au ministère.
Cependant, si l'ecclésiologie de l'Église reste la même, le feu qui anime cette jeune personne risque de s'éteindre dans des considérations canoniques peu aptes à reconnaître un nouveau modèle ministériel. En ce sens, le droit canonique permet qu'un ministère soit confié à une personne laïque, mais c'est encore selon une logique de suppléance (canon 230 & 3).
Dans mon travail pastoral, je suis émerveillé par les fruits de mon ministère en tant qu'agent de pastorale paroissiale. En tenant compte du travail accompli sur le terrain, j'ai la conviction que nous sommes à notre place. Mais le malaise s'installe lorsque notre engagement à la suite du Christ est perçu comme une suppléance ou un pis-aller. En ce sens, je suis profondément déçu de constater la difficulté à reconnaître de nouveaux ministères. Est-ce de la prudence de la part de la hiérarchie de l'Église ? Malheureusement, lorsque je lis l'Instruction sur quelques questions concernant la collaboration des fidèles laïques au ministère du prêtre, et que je constate que ce document ne montre aucune volonté de reconnaître une nouvelle identité ecclésiale, je me sens alors plus ou moins à ma place dans cette organisation.
En effet, selon le droit , il est possible de confier des charges et des fonctions à des laïques. Cependant, ces charges et ces fonctions relèvent habituellement des ministères ordonnés. Alors, canoniquement, c'est à partir des ministères ordonnés que les agentes et les agents de pastorale existent. Voilà un lien de dépendance qui entrave l'émergence d'une nouvelle présence ministérielle. Selon l'esprit du droit canon, le seul ministère pleinement reconnu est celui du ministre ordonné. Juridiquement, on se rend compte que le ministre ordonné peut se passer de d'autres modèles ministériels dans l'exercice de la charge pastorale d'une paroisse. Les dispositions du droit actuel n'ouvrent pas la porte à l'émergence d'une nouvelle présence ministérielle originale qui œuvre en communion avec les prêtres. Ainsi, si je peux aujourd'hui exercer le ministère d'agent de pastorale, c'est parce qu'il manque de prêtres. Donc, j'existe parce qu'il y a un manque, mais celui-ci ouvre la brèche à de nouvelles possibilités.
Dans la pratique, l'agente et l'agent de pastorale sont en train de montrer la nécessité d'une nouvelle présence ministérielle dans l'Église afin de s'adapter aux besoins du monde d'aujourd'hui. Le défi qui se présente à nous est, d'une part, de sortir de cette logique de suppléance et, d'autre part, de dépasser la dualité clerc-laïque afin que l'Église soit en mesure d'accueillir de nouveaux ministères. La structure ecclésiale pourra ainsi s'adapter plus facilement à de nouvelles réalités qui la conduiront à reconnaître la nécessité de la diversité pour qu’il y ait unité dans la mission. Fernand Dumont, dans Une foi partagée, souligne bien cette réalité :
Quand on réclame une décentralisation de l'institution ecclésiastique, une plus grande participation et une plus large initiative des fidèles, ce n'est pas seulement pour des raisons internes à l'Église, pour contribuer à sa liturgie ou à son gouvernement. C'est tout autant afin que l'Église devienne plus perméable à la diversité des réalités historiques et, par là, à la pluralité des besoins de l'époque. […] Seule une Église diversifiée dans ses structures peut rencontrer les aspirations encore naissantes et en tirer la force percutante de sa présence.
Cette force percutante s'expérimente présentement par la collaboration entre le ministère des agentes et des agents de pastorale et le ministère presbytéral. Il est fréquent de constater que certains membres de nos communautés chrétiennes se sentent interpellés par le travail des agentes et des agents de pastorale. Leur présence contribue ainsi à rendre la structure de l'Église plus vivante pour notre époque. Disons également que certains membres de la communauté s'identifient aux agentes et aux agents de pastorale parce que ce ministère est signe d'une prise en charge de la mission par les baptisés. Cela provoque même sur le terrain des engagements au service de la communauté.
Mais comment traduire, à partir de nos différentes expériences, le sens et la signification de notre ministère ? Il est difficile de répondre à cette question, puisque le langage théologique se cherche par rapport aux diverses pratiques pastorales où des responsabilités élargies sont confiées à des laïques. " À vrai dire, notre vocabulaire est resté en deçà de nos expériences ". Même si ce langage n'est pas à point, nous sommes convaincus que nous sommes en train de vivre un passage vers de nouvelles formes de présence ministérielle dans l'Église et cela demandent un ajustement du droit actuel afin de mieux répondre aux besoins de nos communautés chrétiennes. C'est pourquoi, il est essentiel que notre réflexion soit audacieuse et créative, et ce, à partir d'expériences qui ouvrent à la nouveauté : il y a là un enfant qui veut naître. Car il faut l'avouer, nous sommes devant des culs-de-sac ecclésiologiques lorsque nous essayons de nous comprendre avec les outils juridiques actuels. Nous n'avons pas la prétention d'avoir de réponse à la question des ministères, mais comme un enfant nous exprimons, à travers nos balbutiements, nos convictions profondes.
Un des défis importants est celui de bien traduire nos expériences afin de mieux comprendre théologiquement ce qui est en train de naître. Voilà la réflexion que nous devons faire pour les générations futures, soit lire les signes de l'Esprit pour notre temps afin que notre regard puisse voir les pousses nouvelles. Ainsi, un nouveau langage ministériel adapté à notre contexte est à dévoiler. Nous avons la certitude, en observant les différentes expériences des agentes et agents de pastorale, de vivre la naissance d'une nouvelle présence dans l'organisation ministérielle de notre Église.
Cette nouvelle présence ne se veut pas une menace pour le ministre ordonné. Au contraire, cette présence se révèle pour lui une occasion de redécouvrir son ministère. Malheureusement, des tensions sont vécues parce que ce nouveau type de ministère suscite des questionnements en profondeur sur le gouvernement de l'Église et sur la manière d'exercer un ministère. Nous croyons que le ministère ordonné est appelé à exercer sa mission dans une symphonie de ministères. Ce modèle ministériel doit faire de la place à d'autres modèles dans une Église communion. Le prêtre est donc appelé à partager la charge pastorale qui lui est confiée par l'évêque et à comprendre que son ministère ne résume pas à lui seul le modèle ministériel. Sa mission est signifiante parce qu'il est en relation avec d'autres ministres qui, spécifiquement, sont au service des communautés chrétiennes évangélisatrices.
Son ministère n'est pas refermé sur lui-même. Il est fort parce qu'il agit en communion avec d'autres ministres. D'ailleurs, on constate que chez certains prêtres la collaboration avec une agente ou un agent de pastorale permet d'expérimenter de nouvelles facettes dans l'exercice ministériel. Au lieu de se sentir menacés par leur présence, ils en voient des fruits. Ils redécouvrent même la valeur de leur ministère parce qu'ils sont en communion avec d'autres modèles ministériels. L'un n'existe pas sans l'autre. Voilà l'équilibre que nous devons rechercher. L'organisation ministérielle peut devenir une expression de la relation trinitaire. Le Père n'est pas refermé sur lui-même : il est en relation avec le Fils et avec l'Esprit Saint. Bref, le ministère ordonné est appelé à être en communion avec d'autres ministères.
Ainsi, notre ministère pourrait symboliser la mission du Christ, partagée avec des baptisés "non-ordonnés" dans l'Église communion. Pour la communauté chrétienne, cette nouvelle présence signifie que la mission repose sur l'ensemble des baptisés. Ce partage est essentiel pour atteindre un équilibre dans l'organisation ministérielle. Il est signe d'une Église en réelle communion de ministères variés pour des communautés chrétiennes vivantes. Il est signe d'une prise en charge par les membres du peuple de Dieu. Voilà à notre avis, une position qui permet d'interpeller les chrétiens et les chrétiennes à prendre des responsabilités significatives dans la mission du Christ.
Ces ministères sont aussi des signes de l'action prophétique du Christ pour notre monde. Avec ceux ordonnés, l'Esprit donne à l'Église des ministres qui répondent à divers besoins. Les agentes et les agents laïques de pastorale sont donc, comme les ministres ordonnés, une présence ministérielle suscitée par l'Esprit Saint et qui symbolise une mission partagée. Notre ministère permet à l'Église diocésaine d'être attentive aux différents charismes ministériels et aux dons que l'Esprit a donnés à son peuple à chaque époque.
Une vision de la diversité des ministères dans une même mission ecclésiale nous permettrait d'être plus perméables aux différents besoins de notre culture. Une Église diversifiée dans ses structures peut contribuer à redécouvrir une présence plus interpellante pour notre monde. Dans ce contexte, nous sommes convaincus que nous assumons un réel ministère. D'ailleurs, une lecture commune de notre expérience pastorale nous permet de creuser le sens de notre ministère dans l'Église. Ensemble, nous voulons continuer à créer pour le présent et pour l'avenir. Ensemble, nous voulons camper les bases d'une Église qui pourra accueillir différents modèles ministériels. Ainsi, le désir des jeunes de s'engager dans un ministère, autre que le ministère presbytéral, se verra moins rebuté par des considérations juridiques.
Bref, un nouveau type d'engagement ministériel ouvre aux laïques la possibilité de prendre une plus grande part de responsabilités dans le gouvernement de l'Église. Toutefois, leur spécificité par rapport aux ministres ordonnés semble encore peu définie. Il reste à trouver les outils nécessaires pour construire cette nouvelle identité ministérielle à l'intérieur d'une Église communion. Par ailleurs, la logique de suppléance, encore présente dans la pensée ecclésiale, ne favorise pas la recherche de solution. Jusqu'à présent, les agentes et les agents laïques ont surtout un rôle de consultation dans les prises de décisions ecclésiales. L'élargissement de leur participation dans la structure ministérielle, tout en maintenant l'autorité hiérarchique et en préservant l'identité du ministère ordonné, continue de provoquer des tensions. La réflexion ecclésiale aurait avantage à envisager de nouvelles catégories, de nouvelles distinctions et peut-être même une nouvelle logique pour reconnaître les véritables ministères laïques dont les communautés chrétiennes ont besoin. Espérons que nos pratiques pastorales d'aujourd'hui, exercées dans la foi et la confiance en l'Église du Christ, réussiront à tracer la voie d'un renouveau nécessaire pour bâtir l'Église de demain.
Une brèche s'ouvre, la vie s'installe…
Yves Rochette
Il arrive des moments où certaines expériences d'Église contribuent à nous ouvrir un petit côté du cœur, comme une source ou une blessure. Provoquées tantôt dans un mouvement secret, tantôt dans l'éclat d'un événement inattendu. Ces brèches portent le signe de la vie et de la mort. Pour l’illustrer, quelques expressions assez riches en images nous donnent à penser, telles que: "J’ai le cœur qui déborde", "Ça me fend le cœur", "J’ai le cœur brisé", etc. Combien de fois ces expressions ont rejoint celles que j'ai entendues des agentes et des agents de pastorale; et plus particulièrement celle qui voulait dire: "J'ai mal à mon Église". J'ai toujours été fasciné par cette façon de s'exprimer. Elle révèle en même temps l'attachement profond au Christ et à l'Église de la personne et, du même coup, l'expérience douloureuse d'être loin de vivre son "idéal d'Église".
Sans que cette expérience du cœur soit propre à toutes les agentes et à tous les agents de pastorale, il reste qu'elle est partagée par plusieurs, entre autres, lorsqu’il s'agit de faire sa place en paroisse (particulièrement quand c'est la première fois que vous travaillez en paroisse et que c'est aussi la première fois que la paroisse accueille un laïque dans son milieu). Toutes sortes d'événements ponctuent la route des laïques qui acceptent de répondre à l'appel de l'Esprit à s'engager en Église. Et bien que, pour la plupart d'entre nous, cet engagement s'avère profondément ajusté et extrêmement positif, on reconnaît qu'il y a de ces événements qui nous font mal, qui nous scandalisent, qui ouvrent une brèche au cœur.
Durant mon processus d'intégration en paroisse, mes jeunes oreilles et mes yeux du début de la vingtaine ont été témoins de nombreux faits qui décourageaient des laïques dans leur engagement en Église. Même si je n'aime pas parler en ce sens, je crois avoir perdu certaines de mes illusions de jeunesse lors de mes premières années. J'avais tout à coup des questions à poser sur la place réelle que l'on fait aux baptisés (toutes catégories confondues). Alors, je m'interroge : " Serait-ce donc que la place des personnes en Église se fait par exclusion et inclusion ? ". J'ai constaté cette pratique, qu’elle soit volontaire ou non.
Une brèche s'est ouverte…
J'ai vite constaté à quel point je pouvais me réaliser et m'épanouir dans cet engagement en pastorale paroissiale. J'étais passionné. Il m'a fallu peu de temps pour expérimenter que chacun avait à faire sa place en Église. Il fallait donc résolument que je l'acquière, que je me fasse reconnaître. J'aurais bien voulu que cela se fasse aisément, sans embûche, et que je n'aie pas à dire moi aussi : "J'ai mal à mon Église". Mais, expérience faite, je sais que c'est au moment où l'on accepte sans faux-semblant notre histoire, que se libèrent les forces du "sens" et de la "mémoire". Ce que ma fougue de jeunesse ne savait pas, c'est que de la blessure, de la brèche au cœur, surgit la Vie florissante et généreuse.
Avant la floraison, c'est l'enracinement…
Pour illustrer mes propos, je dirais qu'en neuf ans de travail comme mandaté, je n'ai cessé de questionner, de souffrir, de prier, de lire, de discuter, de constater et de m'émerveiller de la reconnaissance obtenue par les agentes et les agents laïques de pastorale en Église, et spécialement à l'intérieur des communautés paroissiales. Cette situation m'a toujours grandement préoccupé. Peut-être cela me rendait-il plus sensible et plus conscient de certaines méconnaissances, de certaines exclusions…
Tôt lors de cette expérience, je me suis posé la question : " Qu’est-ce qu’un laïque en responsabilité pastorale ? Qui sommes-nous ? " Dans la paroisse où je suis mandaté, on me prend pour un séminariste; on ne saisit pas que je fais partie d'une équipe pastorale, donc que je suis mandaté par l'évêque. Plusieurs sont surpris de savoir que je n'habite pas au presbytère!.. Des paroissiennes et des paroissiens m'abordent en me parlant de la parution de textes nous rappelant que nous ne pouvons pas porter le titre de pasteur, de l'impossibilité pour un laïque de faire l'homélie, d'une exhortation de Rome rappelant "le profane aux laïques et le sacré aux prêtres", etc. En fait, bien des épisodes ne manquent pas d'interroger ma place et ma pratique telles que je les conçois en relation avec la communauté. Tout cela a contribué à ouvrir la brèche et à créer un inconfort.
Une expérience a matérialisé les malaises que je percevais et les questions que je portais sur la reconnaissance des laïques en responsabilité pastorale : une ordination presbytérale! À ce moment, je m'appliquais depuis deux ans de maintes façons à faire ma place dans la communauté paroissiale et j'étais heureux du chemin parcouru depuis les débuts. Arrive un jour, un ami qui avait terminé son stage comme séminariste. Il est nommé dans la paroisse afin d'être ordonné diacre et ensuite prêtre. Le jour de son ordination presbytérale, je fais la saisissante expérience d'une "reconnaissance instantanée" à son égard. Son ordination marque un tournant radical dans son engagement pour lui et pour les paroissiens. D’un coup, il est reconnu; il a sa place et des activités propre à lui. C’est comme si je me réveillais, tout à coup. Je me suis dit : " l'Église a donc effectivement les moyens de reconnaître des ministères! Elle a tout ce qu'il faut pour les accueillir ". N'était-ce pas là une expérience d'inclusion, de reconnaissance. Frustré, j’ai constaté, avec ce qui était en train de se passer, la différence qui existait entre le fait de devoir conquérir une reconnaissance et d'en obtenir une ipso facto. J'avais donc l'illustration de ce qui me remuait depuis quelques années dans ma pratique pastorale. C'est comme si on m'avait dit : " Il a sa place, mais toi ? " Secrètement, cela a contribué à maintenir ma brèche ouverte.
Une intuition m'habite et nourrit une réflexion…
Suite à ce constat, j'ai cheminé, j’ai vécu, j'ai réfléchi mais surtout, j’ai fini, avec le temps, par expérimenter ce que peut vouloir dire être reconnu dans un ministère pour un laïque. Il se précisait progressivement pour moi ce que je vivais à travers mon désir de reconnaissance et les expériences de bons goûts se faisaient de plus en plus nombreuses. Après tout ce cheminement, il m’est apparues deux formes de reconnaissance si je puis dire. La première venue des voix officielles et constituée de gestes des autorités diocésaines (ex : l'ordination, lettre de nomination, mandat pastoral, etc.) C'est la reconnaissance au sens où on l’entend habituellement. La deuxième, que je nommerais re-connaissance, constituée de gestes, de paroles, d'événements provenant des personnes de la communauté et qui prend des formes multiples (ex : témoignages d'appréciation, discussions sur le pas des portes, rencontres à l'épicerie du quartier ou au club vidéo, confidences, etc. Vous savez ce que je veux dire).
J'en suis arrivé là en constatant à mon égard une distance entre la reconnaissance des autorités diocésaines, que je percevais mal, et cette re-connaissance, de plus en plus présente de la part des croyantes et des croyants avec qui j'étais appelé à marcher. Dès lors, je ne pouvais plus dire que je n'avais pas de reconnaissance. Je vivais de la re-connaissance dans mon milieu et cela était bon. À partir de ce moment, ma réflexion était de me dire: voilà la différence entre la reconnaissance ecclésiale des prêtres et celle des laïques. Les prêtres reçoivent une reconnaissance par l'ordination et nous, les laïques, recevons la re-connaissance par la communauté. Mes expériences actuelles me disent qu’il vient un moment où les " deux reconnaissances " peuvent se rejoindre... Mais l’une s’initie avant l’autre et c’est la dessus que je me suis mis à tabler. Il faut dire que l’actualité des derniers mois me force à constater que, pour les laïques, des pas se franchissaient par le diocèse et par les évêques pour nous reconnaître une place dans l'Église de Québec.
Malgré cette re-connaissance que vivent les laïques, reste très questionnante dans l’Église cette réalité qui veut que certains aient une place et que d’autres doivent la faire...!
Une brèche, espace permis où s'infiltre l'inattendu
Il y a six ans, je suis tombé sur un texte d'un dépliant du Café des arts de l'Office de Cluny. Avec du recul, ces mots ont été pour moi un vrai kairos, un événement qui a converti mon esprit, mon cœur, mon ventre sur la question de ma place dans l'Église. Tranquillement, mes questions et mes dispositions intérieures ont évolué à la méditation de ce texte. Je crois que c'est le bon moment pour moi de vous le partager.
" C'est lorsqu'un homme découvre, à un moment et dans un lieu précis, qu'il est le seul à pouvoir occuper pleinement ce moment et ce lieu, que lui apparaît le prix incomparable de la vie qui est entre ses mains. Alors seulement, il peut voir l'autre différent de lui, comme lui, unique, et le moindre de ses actes, parce qu'il est le seul à pouvoir le poser, prend une valeur universelle " (Iris Aguettant, comédienne).
Ces mots ont été cruciaux pour moi. Ils étaient l'expression de l'enracinement de la vie que je portais. Je réalise tout à coup que personne ne peut entreprendre à ma place ce que je suis appelé à faire, à être, dans le moment présent et dans l'espace que j'occupe, qu'elles que furent mes expériences d'inclusion ou d'exclusion, de reconnaissance ou de non-reconnaissance. Mon baptême m'appelle et l'Esprit me oint pour annoncer la Parole, pour proclamer la libération (Lc 4,16ss).
Si nous ne travaillons pas ensemble, ici et maintenant, à la mission qui nous est confiée, à nous laïques, qui pourra prendre le relais de cet "ici" et de ce "maintenant". Malheur à nous si nous n'annonçons pas l'Évangile (1 Co 9,16).
Faire la relecture de ce que j’ai vécu me permet d’observer comment les choses ont évolué pour moi. Mais revenir sur ces événements après quelques années me relance encore. La question n'est plus : " Quelle place m'est reconnue dans l'Église aujourd'hui ? " mais plutôt : " De quelle manière j'occupe cette place privilégiée que j'ai dans l'Église ? " Toute cette expérience de vie suscite une recherche neuve de ma place et des raisons qui m'ont amené en pastorale, celles de mon appel profond. Cet appel, je le nomme essentiellement par le désir sincère de communiquer et de témoigner de cette expérience d'un Dieu personnel. Si on me demandait de définir aujourd'hui un peu plus ce que je comprends de la réalité des agentes et des agents de pastorale et quelle est notre participation à la mission (en faisant ressortir le paradoxe), je dirais :
Nous sommes...
Envoyés avec le monde et non pour
À la fois responsables et parties prenantes
Incarnés dans la vie en y nommant le sacré
Marcheurs et guides
Co-responsables de la pâte et toujours levain...
Conclusion
Gaétane Guillemette, ndps.
Après ces paroles jaillies d’une expérience pressentie comme vocationnelle et ministérielle ; après ces étapes franchies, qui rejoignent le parcours d’agentes et d’agents de pastorale, on peut percevoir des traces de vie qui s’impriment dans l’histoire de l’Église et façonnent son avenir. Depuis Vatican II, la place des laïques dans l’Église s’affirme ; une nouvelle présence ministérielle fait lentement jour à l’intérieur d’une vision d’Église communion, et la vocation à l’apostolat tend à prendre des formes plus particulières et à vouloir s’exprimer, entre autres, dans une vocation au ministère laïque.
L'émergence de nouveaux ministères était certes peu prévue à l’origine du mouvement amorcé par le revirement de la situation socio-ecclésiale et par Vatican II. L’expérience d’agentes et d’agents de pastorale surgit du besoin, et le plus souvent en terme de suppléance. Elle prend forme à travers la dualité persistante "clercs-laïques", à travers les polarisations historiques vécues par rapport aux deux approches christocentrique et pneumatologique de la Tradition, et à travers le passage difficile d’une Église cléricale à une Église communion. Des faux pas, des blessures, des inconforts contribuent à creuser la brèche par où jaillissent la force de l’Esprit, la foi et l’assurance que le Christ conduit son Église et nous appelle à jeter les ponts vers une nouvelle vocation laïque et vers une nouvelle réalité ministérielle au sein de l’Église.
Le parcours de vie et le questionnement des auteurs exprimés dans ces quelques pages laissent découvrir un engagement dépassant la dimension de la tâche professionnelle. Cette expérience englobe tout l’être chrétien ; elle dévoile quelque chose d'inédit dans l'Église et laisse présager les contours d'un engagement ministériel nouveau. Appelés par le Seigneur à un ministère ecclésial, les agentes et les agents de pastorale sont conscients qu'ils adhèrent à la personne de Jésus Christ dans une existence vouée à la cause de Dieu dans une Église particulière. Leur expérience spirituelle met en lumière l'originalité d'une réponse libre et la capacité de tenir compte d'un double enracinement dans la société et dans l'organisation ecclésiale au service de la mission de l'Église.
Cette double appartenance dans laquelle se situe l'originalité d’une identité spirituelle, vocationnelle et ministérielle interpelle l’Église de notre temps. Elle présente un aspect prophétique de l'appel lancé par Vatican II pour la réalisation de l'Église communion. En ce sens, l'Église est appelée à reconnaître et à accueillir la nouveauté de l'Esprit dans l'éclosion de ministères et de vocations spécifiques pour des laïques en responsabilité pastorale. Ensemble, dans un dialogue constamment renouvelé et attentif à l'action de l'Esprit, clercs et laïques sont invités à dépasser les dualités historiques. Ils sont appelés à inventer pour aujourd'hui et pour demain des routes d'Évangile, des routes de services et de ministères partagés dans la poursuite d’une même mission d'Église Peuple de Dieu.
Première section

Retour
à la page RAP